Anonymer

S’il existe une situation exceptionnelle à laquelle nous pouvons être confrontés, l’anonymement en est une.

J’entends par là, une demande explicite de rendre anonyme un être, d’enlever son identité, de supprimer une image, de formuler une requête d’effacement de contenu, de faire disparaitre.

Dans ce cas, il n’est pas question de la mort qui semblait devoir rester secrète, cachée, inconnue et ne pouvoir supporter de considération ni de commentaire mais de la vie d’une personne disparue.

La disparition d’un être vient créer de l’incompréhension, de la frustration. Je le sais par cœur. Empêcher de parler revient à entraver tout désir de vouloir rendre hommage, refuser de nommer un être pour qu’il ne reste pas ce défunt anonyme vient déposer un malaise.

Etre interpellée sur cette requête de suppression ajoute un sentiment de culpabilité, on se sent, en quelque sorte, désignée comme irrespectueuse.

Mute en colscotch, IPL, 2022

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Des décès m’ont affectée, en nombre, j’ai, pour ces êtres aimés et appréciés une grande pudeur. Leurs noms résonnent sans que je parvienne à les prononcer en entier, le prénom porte, seul, leur victoire. Les dates ont été indiquées mais ni les années, ni les âges ne le sont. Leurs visages, par le prisme de photographies, sont encore difficiles à regarder mais je tiens, cependant, beaucoup à elles.

Leur mémoire se présente dans mes actions, certains de mes choix se sont concrétisés en fonction de ces êtres. Je n’oublie pas ces collègues, amis, confidents ni ces camarades disparus, eux aussi.

Depuis 45 ans, je réside en humaine. Sans logique, je suis plus âgée que mon père et que mon frère ainé, j’ai traversé ces années, au point d’en cumuler des dizaines, en laissant derrière moi des personnages que je n’aurai, pour rien au monde, voulu abandonner. Pourtant, il m’a fallu avancer sans eux, sans elles, vieillir, aimer, changer, perdre et prospérer.

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Un autre jour, j’ai découvert une face cachée de ma dénomination.

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Depuis le cercle familial, intime, et, en dehors, les connexions, parfois brèves mais vives, avec des personnes, sont, sans nul doute, plutôt mystérieuses. Nous sommes en phase avec certains et bien peu avec d’autres, nous avons « nos têtes », les degrés de connivence varient, sensiblement, d’un individu à l’autre mais, aussi, en fonction de nous-même.

Une complicité peut naitre à n’importe quel coin de rue, la vivacité d’un échange, la charge émotionnelle d’un seul instant peut suffire à nous toucher, nos vies se frottent, le phasage se met en place ou non avec une temporalité propre.

Voilà quelques jours, il est porté à mon attention, depuis la presse, la disparition d’une personne dans une ville que je connais bien. Elle se traduit par peu d’informations accessibles. Les circonstances de la mort et la tranche d’âge furent abordées. Terrible sensation.

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On ne choisit que rarement sa mort même si celle-ci est affreuse et ne vous convient pas, il en est, malheureusement, ainsi. Ce sont ces mêmes circonstances qui ont retenu mon écoute car elles ne sont pas étrangères à ma vie personnelle.

Par effet miroir sans avoir de visage, nous pouvons nous imaginer être là, à sa place. Pour quelles raisons nous nous identifions ?

L’âge, le sexe, une ville bien connue, une zone géographique caractéristique et identifié, et, ces circonstances de décès.

La maladie, l’accident, le suicide… On aimerait faire disparaitre certains détails, on préférait que d’autres n’ai pas accès et qu’ils se souviennent, avec le plus grand respect, du défunt, de la la défunte et de ses proches.

Quelle colère s’empare de moi lorsque j’entends et que je vois ces gestes déplacés pour me narrer, en une très courte description, la vie d’ un homme, décédé, dans le village de Vayres, à la fin de l’automne dernier. Toute sa vie se résume, s’arrête, pas de détail, pas de compliment sur ses qualités humaines, seule sa mort suffit à le désigner. Elle, qui vient tout effacer, résulte d’un acte personnel, ne peut ni le résumer, ni le réduire, ne serait-ce que par dignité et par décence pour lui, sa famille et ses proches.

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La mort et ses circonstances outrepassent, parfois, les droits des vivants.

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Voilà quelques années, j’ai entrepris de créer les conditions d’un deuil dans le but de réparer ma vie de vivante et d’humaniser mes défunts. Un nom de famille, entouré de peu d’informations, m’avait été communiqué. Ce nom est de famille, la mienne, historiquement, et celui d’une autre. Découvrant, par la même, le caractère très singulier d’une désignation patronymique.

Celui qui me concerne est signalé dans un registre historique, il s’agit de la base de données des victimes de la Shoah (Yad Vashem-Institut International pour la Mémoire de la Shoah). J’ai pu retrouver quatre personnes portant ce même nom de famille, en provenance de Hongrie.

_Mettre un prénom, un âge à ce nom, originaire de Miskolc, fut mon objectif, j’obtins quatre prénoms, quatre années de naissance et l’indication ultime – « Assassiné/e »: Hermann, Fani, Ilona et Andras. Pas d’image, pas de visage, pas d’adresse.

Permettre une humanisation des disparus m’a toujours semblé essentiel. Cette découverte personnelle m’a permise de parfaire, de réunir et d’assembler une peau jusque là décousue, un corps imparfait, encore en état de manque mais rattaché, bel et bien, à la vie.

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Hannah Höch, Modenschau,1935 

En outre, je garde à l’esprit ce documentaire ARTE « Numéro 387 disparu en Méditerranée » réalisé par Madeleine Leroyer car nous suivons le parcours de personnes tâchant d’identifier les migrants morts dans le naufrage dramatique du 18 avril 2015, qui a coûté la vie à plus d’un millier d’entre eux. « Donner de la dignité aux défunts et accompagner les familles vers un deuil possible, tel est l’objectif que se donne ce documentaire empreint d’humanisme ».

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Sans plus de détours, il y a peu, j’appris, par des voies internes, le décès d’une personne avec une corrélation apparente avec les évènements tragiques récents, relatés dans la presse régionale et nationale. Le lien se fit, c’est elle dont il est question, c’est elle, la jeune femme retrouvée morte. Je fus saisie, choquée par la correspondance de ces images.

Son nom à elle me rappelle, immédiatement, un souvenir, puis un autre. Ce visage m’est familier, je connais, je sais de qui il s’agit. Un puzzle de connexions s’installe, rapidement, une commune, un parcours universitaire, une discussion de fond sur une thématique proche de mon travail, un regard, un sourire, un style. Puis, au fil de la soirée, je revois, un an avant cet échange survenu en 2019, un atelier avec une artiste, j’avais rencontré les participantes, toutes des femmes, pour des entretiens dans le but de finaliser mon mémoire de fins d’études sur la programmation culturelle d’une ville à l’aune de ses nouveaux espaces de référence…

Avec ces tableaux, je passe une nuit triste, je pense à elle et à l’injustice de sa disparition.

Le lendemain, je désigne ce qui me dérange: c’est la non-information, son monde se tait, avance et continue. Elle est là, pourtant ailleurs.

/Pas de communication qui viendrait confirmer ce décès, rien d’officiel depuis son employeur, comme si, l’info était infondée, fausse, voire erronée. Je n’y crois pas, je doute puis reçois cette situation d’un point de vue émotionnel comme anormale, cela me place dans l’incompréhension.

Pourquoi personne n’en parle ? Comment ne pas aborder la disparition d’un membre de son équipage ? Cela me choque, comment faire pour poursuivre comme si de rien n’était, comme s’ils n’étaient pas concernés ?

Sachant le nombre important de contacts, de par sa profession et sa personnalité, il s’agit d’une jeune femme très appréciée qui n’est pas une anonyme, je suis inquiète de ces silences.

L’idée me vient parce que ce mystère résonne telle une insonorité, je veux parler d’elle, il faut signifier ses qualités, nommer cette femme précieuse, offrir un visage à cet être qui n’en a pas. Cette perte est grande pour le monde au sein duquel elle évoluait, sa mentalité était rare, son travail de terrain, tout autant.

Je vous laisse comprendre la suite. Il m’a été demandé de supprimer cette publication, je l’ai fait, par respect, comme indiqué, et reste affectée par cette invitation.

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L’imposition du silence n’a rien d’objectif, cela peut, depuis sa réception, donner matière à de très nombreuses incompréhensions.

14 juin 2022.

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